Maîtriser l'essor du numérique en Afrique

L’expansion d’Internet en Afrique se caractérise par une forte croissance liée à la démocratisation des smartphones, la baisse des coûts d’accès à l’internet et la volonté des pays d’affirmer leur souveraineté numérique. Des chantiers colossaux ont été récemment lancés, il s’agit de l’ambitieux plan « Sénégal numérique 2025 », du projet de connectivité haut débit en Côte d’Ivoire qui verra s’achever le déploiement de 7000 km de fibre optique cette année, ou encore de la dorsale transsaharienne à fibre optique qui reliera l’Algérie, le Niger, le Nigéria, le Mali et le Tchad. Cet essor représente également un attrait pour les criminels et groupes terroristes qui y voient un atout pour développer de nouvelles façons de s’accroitre pour gagner davantage d’argent ou d’influence. Dès lors il devient indispensable de se demander si les mesures prises jusqu’à présent sont de nature à permettre un développement salvateur de l’Afrique sans pour autant servir de levier de puissance à ces acteurs malveillants.

Cette connectivité croissante favorise le développement de l’économie numérique de chaque pays, mais elle agit également comme un catalyseur de la cyber-délinquance et un vecteur efficace de la propagande djihadiste. Ces phénomènes ont provoqué une prise de conscience des Etats d’Afrique de l’Ouest qui s’est concrétisée par deux types de réponses.
Tout d’abord en élaborant un arsenal juridique adapté, qui s’est traduit par des structures idoines de lutte contre la cybercriminalité. La Côte d’Ivoire s’est distinguée par la création d’une plate-forme de lutte contre la cybercriminalité. Celle-ci diffuse régulièrement les arrestations de cyber-délinquants pour démontrer le dynamisme de ses forces de police dans ce domaine. Le Sénégal va bénéficier prochainement du soutien d’un expert cyber de la police française qui devrait contribuer à la création d’une plate-forme similaire. Le succès d’une telle initiative pourrait insuffler une dynamique de lutte contre la cybercriminalité dans l’ensemble des pays de la sous-région.
Dans le domaine connexe de la lutte contre le terrorisme, la réponse des pays d’Afrique de l’Ouest se caractérise par une forte volonté de collaboration, traduite par une meilleure coordination sur le terrain. Le G5 Sahel représente à ce titre un exemple en la matière en favorisant la coordination entre la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Tchad et le Niger. Les actions de coopération menées par les Eléments Français au Sénégal depuis 2013 contribuent également à améliorer les capacités des pays de la CEDEAO et de la Mauritanie. Dans le domaine de la cybersécurité, elles visent à améliorer les capacités de renseignement et à sécuriser les systèmes opérés afin de combattre les terroristes sur ce nouveau théâtre d’opérations.

Malheureusement, si ces mesures indispensables répondent à l’urgence de la situation, elles ne sont pas suffisantes et doivent s’inscrire dans la durée. La croissance démographique exponentielle de certains pays africains est certes combinée à une importante hausse du nombre de diplômés dans les universités africaines, mais ceux-ci ne disposent que d’un nombre limité de débouchés.
Le rapport sur la cybercriminalité réalisé en mars 2017 par Interpol, en collaboration avec TrendMicro, précise quant à lui que sur les 10 millions de diplômés issus des 688 universités africaines chaque année, plus de la moitié d’entre eux se retrouve sans emploi. Cette situation génère de la frustration et une colère, qui peut s’exprimer soit en utilisant des compétences acquises dans le domaine numérique à des fins criminelles, soit en adhérant plus volontiers à la propagande salafiste distillée à travers les médias sociaux, voire en les relayant et en les améliorant.
Il apparaît urgent de désamorcer ces effets indésirables qui pourraient transformer l’essor du numérique en Afrique en un fantastique marchepied permettant de consolider les groupes terroristes. Il s’agit de capter et de canaliser ce potentiel en proposant des formations adaptées aux réalités et aux besoins des pays africains. Un éventail de nouveaux métiers du numérique doit couvrir un spectre plus large de compétences de l’opérateur à l’expert. Ces formations doivent être accessibles à l’ensemble des catégories sociales pour mettre un terme à l’aspect élitiste qui les caractérise aujourd’hui. L’enjeu est de taille, car il s’agit de renforcer l’attrait des jeunes pour prendre une part active dans la révolution numérique de leur pays plutôt que de les retrouver à œuvrer pour leur propre compte ou pour celui d’organisation terroristes qui réduiraient tous ces investissements à néant. L’Afrique doit réussir son virage du numérique pour révéler ainsi au monde son exceptionnel potentiel.